Les cinémas marseillais symbole d’une ville coupée en deux

La deuxième ville de France, Marseille, compte aujourd’hui plus de 855 000 habitants1, pour seulement neuf cinémas2. Tous les Marseillais ne sont pas logés à la même enseigne, loin de là. La grande majorité des salles obscures de la cité phocéenne est concentrée sur une petite superficie qui témoigne de la fracture nord-sud toujours plus forte de la ville. Une division qui fait tâche aujourd’hui. Mais est-elle inéluctable ?

 

Marseille, c’est le mélange des cultures, une ville cosmopolite au sein de laquelle les préjugés ne sont sans doute pas aussi forts que dans les autres métropoles françaises. Une ville à part. D’Alfred Hitchcock à Marcel Pagnol, en passant par Godard, Verneuil, Depardieu ou Besson, pour ne citer qu’eux, quelques uns des plus grands cinéastes, acteurs et scénaristes du septième art ont posé leur caméra sur le sol de la cité phocéenne. Mais si Marseille offre une incroyable vitrine au cinéma avec ses panoramas majestueux, les inégalités entre les deux pôles de la vile restent fortes. Les pouvoirs publics et les investisseurs ont ainsi du mal à faire prospérer l’une des activités préférées des français3.

Les quartiers nord, privés de cinéma

Sur les neuf cinémas que compte la ville de Marseille, un seul se trouve dans les quartiers nord, qui s’étendent du 13ème au 16ème arrondissement de la ville. Il s’agit de l’Alhambra, cinéma le plus au nord de la cité phocéenne, qui abrite une seule salle de 232 fauteuils. Sur les 9094 sièges que comptait la ville en 2014, selon les chiffres fournis par le Centre National du Cinéma et de l’Image Animée4, cela fait bien – et trop – peu.

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7 des 9 cinémas Marseillais sont concentrés sur un axe de 8 kilomètres. L’Alhambre et Les 3 Palmes sont très éloignés du centre-ville.

Il a été question, un temps, d’implanter un complexe dans les quartiers nord, au Grand Littoral. Mais malgré une décision favorable de la Commission Nationale d’Aménagement Commercial, le 9 avril 20145, la première pierre n’a toujours pas été posée.

Plusieurs explications viennent justifier le rejet dont sont victimes les quartiers nord de Marseille. Le manque de sécurité y est souvent défavorablement pointé du doigt, mais pas que. Les 13, 14, 15 et 16èmes arrondissements rassemblent à eux-quatre plus du tiers de la population Marseillaise, et ils sont très mal desservis par les transports en commun. Pour ces raisons, l’Alhambra n’ouvre pas le soir. Un manque à gagner pour le cinéma et un manque d’offre culturelle pour les habitations alentours.

Voilà qui n’encourage pas franchement l’implantation de cinémas de poids dans le secteur nord de la ville. L’économie phocéenne pèse inévitablement sur l’offre de divertissements proposée aux résidants.

« Le César » et « Les Variétés » en redressement judiciaire

Si la très grande majorité des cinémas marseillais sont installés au centre-ville et ses alentours, censés être plus attractifs, ils ne sont pas à l’abri des difficultés pour autant. Deux cinémas emblématiques, situés sur la place Castellane et sur la Canebière, sont passés près de la correctionnelle. Le César et Les Variétés comptent 8 salles et 1 181 places6 à eux deux, soit plus de 10 % des sièges qu’offrent la ville aux phocéens. Les deux établissements ont été placés en redressement judiciaire par le Tribunal de commerce de Paris, le 5 octobre 20167.

varietes-cesar-marseilleGaleshka Moravioff, à la tête du groupe Bastille Saint-Antoine, qui gère les deux cinémas, est endetté à hauteur de deux millions d’euros et doit notamment plus de 300 000 euros d’impayés de loyers à la ville de Marseille et 12 000 euros d’électricité à la compagnie EDF8.

Mercredi 5 octobre 2016, l’arrivée d’un nouvel investisseur aurait convaincu le tribunal, mais pas forcément Florence Pazzottu, membre de l’association « Les Amis et Partenaires des Variétés », qui soutient les salariés et encourage la diversité de la création cinématographique et d’autres formes d’art et de pensée. A l’annonce de la décision, l’écrivaine est restée sereine, mais méfiante9 : « on vient d’apprendre que Monsieur Jean Mizrahi s’est positionné, nous restons dans l’attente tout en renforçant notre mobilisation pour les Variétés. » Il faut dire que l’annonce du redressement judiciaire a été accompagnée d’une période d’observation de 6 mois, qui sera peut-être décisive.

Jean Mizrahi est le Président et Fondateur de la société française Ymagis, cotée en bourse depuis 2013. Un intérêt qui annonce peut-être un futur meilleur pour les deux cinémas marseillais. L’entreprise de l’homme d’affaires parisien a déjà un pas dans le cinéma puisqu’elle équipe en écrans numériques une majorité des salles obscures du pays. Mais il en faudra sans doute plus pour dissoudre le brouillard autour de ce dossier sensible, dont treize salariés restent soumis à son épilogue. Seul le temps fera son effet.

De nouvelles salles bientôt à Marseille ?

Symbole d’une mise à l’écart toujours plus forte de la partie nord de la ville, la préfecture des Bouches-du-Rhône a officialisé le 21 septembre dernier10 l’autorisation accordée à Artplexe d’installer un nouveau cinéma en plein centre-ville. Le 7ème art investira l’ancienne mairie des 1er et 7ème arrondissements, située sur le haut de la Canebière. Le complexe devrait être doté de 7 salles et 851 places. La ville de Marseille a fait le choix de confier le futur cinéma de la Canebière à Artplexe, au détriment de la société MK2, dont le projet a été jugé « trop grand » par la municipalité.

sans-titre-2Dans le même temps, un projet de cinéma XXL (1 700 places) pour les quartiers nord, au coeur du centre commercial du Grand Littoral, attend toujours sa sortie de terre. Le groupe CGR, troisième exploitant cinématographique français avec 474 salles, se voyait jusqu’à aujourd’hui bloqué par des perturbations causées par le groupe de Luc Besson, Europacorp, qui voulait lui-même s’implanter dans le quartier de La Joliette, plus près du centre-ville.

Ironie du sort, la société du réalisateur de la saga « Arthur et les Minimoys » a laché son multiplex de La Joliette (estimé à 3 000 sièges). Le groupe de Luc Besson a annoncé le 1er octobre 2016 être entré en négociation exclusive pour le rachat de ses complexes d’Aéroville près de Roissy et de la Joliette à Marseille par le groupe Gaumont-Pathé11. Ce qui pourrait relancer le dossier du cinéma CGR au Grand-Littoral.

sans-titre-3Marseille ne compte aujourd’hui qu’un cinéma pour 100 000 habitants. Quelques soient les raisons de cette incroyable statistique, cela reste l’un des pires ratio des grandes villes françaises.

Si les projets de la Joliette ; du Grand Littoral et de la Canebière venaient à voir le jour dans un avenir proche, ce qui aujourd’hui n’est plus impossible, le parc des sièges de cinéma marseillais augmenterait sa capacité de 61 %. La citée phocéenne pourrait ainsi combler son retard sur certaines grandes villes, comme Lyon ou Lille. Mais cela relève peut-être de l’utopie.

Marseille reste une ville ambitieuse, sous-exploitée, mais dont le développement d’un seul complexe nécessite des mois, voire des années de négociations âpres. Probablement par crainte que la rentabilité ne soit pas au rendez-vous, dans une ville où les inégalités économiques sont très marquées.

Alexandre BOERO

 

Cet article a été rédigé avant la décision de fermer le cinéma « Le César » intervenue le 10 novembre 2016.

Les données utilisées portent également sur la période antérieure à cette décision.


Sources :

1 Insee, RP2013 exploitation principale

2 Ici, nous considérons un « cinéma » comme un lieu qui projette de manière quotidienne. Les cinémas associatifs qui ne fonctionnement par exemple que pour des collégiens ne peuvent être considérés comme un véritable lieu d’exploitation cinématographique au sens économique du terme.

Activités préférées des français – TNS 2015

Base de données « Équipement et fréquentation cinématographique – par commune »  

http://www.laprovence.com/article/edition-marseille/3961658/lumiere-sur-le-cinema-de-grand-littoral.html 

6 Données cartographie Géolocalisation des cinémas actifs en France (liste des établissements datant de 2014, téléchargeable sur le site du Centre National du Cinéma

http://www.lamarseillaise.fr/marseille/societe/52648-marseille-mobilisation-pour-les-cinemas-le-cesar-et-les-varietes

http://www.laprovence.com/actu/en-direct/4145298/cinema-varietes-et-cesar-en-redressement-judiciaire.html

9 Propos recueillis par Alexandre Boero le 5 octobre 2016

10 Recueil-13-2016-222-recueil-des-actes-administratifs du 21 septembre 2016 – format : PDF  

11 http://www.lemonde.fr/culture/article/2016/10/01/europacorp-la-societe-de-luc-besson-vend-ses-salles-de-cinema_5006649_3246.html

 

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