[Exclusif football] Interview Stéphane Canard : «Ne dites pas à ma mère que je suis agent mais que je suis fonctionnaire de police»

Qui de mieux pour parler du mercato de football, cette période de folie qui anime les journaux sportifs et sites spécialisés ? Un agent !

 

Nous avons contacté Stéphane Canard, l’un des agents les plus influents sur le marché français. Il fut le premier agent de sportifs français à obtenir, en 1995, la Licence FIFA. Depuis, il a créé la société CLK Foot (2009) avec Stéphane Trévisan, un ancien joueur dont il a chapeauté la carrière pendant quasiment vingt ans. Par le passé, il a drivé Laurent Koscielny, mais s’occupe actuellement d’une soixantaine de joueurs et joueuses dont Abdennour (FC Valence) et Erika Dos Santos (PSG). Il revient au cours de l’interview sur son métier, sa déontologie, l’OM et bien évidemment, sur le mercato.

 

¤ Interview de Stéphane Canard, première partie ¤

 

Bonjour Stéphane, tout d’abord, pouvez-vous présenter votre parcours ?

J’ai fait des études de droit qui étaient incompatibles avec les sports que je pratiquais, la natation à haut niveau et le football. J’ai donc privilégié les études. Après avoir été directeur de Rodez, club de football professionnel à l’époque, je suis ensuite devenu agent sportif en 1992. J’ai été le premier agent licencié FIFA en France (1995). Je suis actuellement le président du syndicat des agents français (UASF), et je siège à la commission des agents à la FFF.

Comment êtes-vous devenu conseiller de joueurs?

Quand j’étais directeur de Rodez, j’avais en face de moi des agents, mais il y en avait peu à l’époque, seulement une vingtaine. J’ai alors observé un manque de bonnes structures. J’ai donc lancé mon affaire, par une Société Anonyme (SA) avec un conseil d’administration, un commissaire aux comptes… J’avais voulu véritablement répondre de manière professionnelle aux attentes des équipes. CLK est dans la même lignée. Notre volonté avec Stéphane Trévisan est d’être des interlocuteurs crédibles aux yeux des clubs. Après un séjour à l’étranger de 2005 à 2008, j’ai ensuite créé CLK en 2009 sur les bases de ma précédente expérience.

Vous avez une responsabilité morale par rapport à votre profession, et toujours voulu la rendre plus professionnelle…

Tout à fait. Je voudrais revenir sur la dénomination « agent de joueurs ou sportifs ». Ainsi, l’Article 2 de la Fifa (concernant le rôle des agents) stipule « qu’on entend par agent celui de joueurs ou de clubs ». En tant que président du SNAS, j’ai participé à la modification du terme donc en France, nous sommes Agent Sportif, car je peux l’être pour un club.



L’article L. 222-9 de la loi n° 2010-626 du 9 juin 2010 encadrant la profession d’agent sportif stipule que « Nul ne peut obtenir ou détenir une licence d’agent sportif :

1° S’il exerce, directement ou indirectement, en droit ou en fait, à titre bénévole ou rémunéré, des fonctions de direction ou d’entraînement sportif soit dans une association ou une société employant des sportifs contre rémunération ou organisant des manifestations sportives, soit dans une fédération sportive ou un organe qu’elle a constitué, ou s’il a été amené à exercer l’une de ces fonctions dans l’année écoulée,

2° S’il est ou a été durant l’année écoulée actionnaire ou associé d’une société employant des sportifs contre rémunération ou organisant des manifestations sportives

3° S’il a fait l’objet d’une sanction disciplinaire au moins équivalente à une suspension par la fédération délégataire compétente à raison d’un manquement au respect des règles d’éthique, de moralité et de déontologie sportives

4° S’il est préposé d’une association ou d’une société employant des sportifs contre rémunération ou organisant des manifestations sportives

5° S’il est préposé d’une fédération sportive ou d’un organe qu’elle a constitué. »

En quoi consiste ce dernier point (agent de club) ?

Une structure peut me mandater pour faire partir un joueur, mais aussi pour l’aider à recruter tel ou tel profil, ou en raison de mes relations dans d’autres pays, elle peut me demander de créer une connexion soit avec les agents de ce pays, soit avec les clubs.

Donc vous incarnez en quelque sorte le rôle de la « cellule de recrutement » ?

Ponctuellement, il m’est possible de le faire. Mais je m’occupe aussi de la carrière d’entraîneurs, donc agent de joueurs n’est pas le terme générique approprié.

« Une étude aux États Unis avait révélé que 70 % des basketteurs pro se retrouve en faillite, et en France on ne doit pas être loin de ça… »

Twitter @PierroMorin. José Dieupraz, Si tu enlèves l’autre main tu verras tous les 0 sur ton nouveau contrat !

Comment définiriez-vous votre rôle ? Loin de l’imaginaire collectif, de l’argent sale et la magouille…

Aujourd’hui, j’ai tous mes comptes au Panama (rire). Pourquoi avoir une image négative ? Dans toutes professions, il y a des brebis galeuses, et dans celle-ci, il y en a fatalement, mais nous travaillons avec déontologie pour bons nombres et c’est mon cas. Le travail est celui d’un entrepreneur, attention, on ne vend pas des armes, des bombes… Quand j’étais étudiant en droit, nous avions des cours sur la publicité et Séguéla avait sorti un livre dont le titre était « Ne dites pas à ma mère que je suis dans la publicité… elle me croit pianiste dans un bordel » et bien, nous vivons la même chose « ne dites pas à ma mère que je suis agent, mais que je suis fonctionnaire de police ». Dans toute profession, il y a des gens honnêtes et malhonnêtes. Maintenant, nous sommes dans un pays latin chrétien où gagner de l’argent est vil où la jalousie fait partie d’un axiome important de la réflexion, quoique vous fassiez dans ce pays, la réussite est toujours péjorative, on se dit « ce n’est pas bien qu’il ait gagné de l’argent » mais plutôt « il a dû escroquer des gens pour en gagner autant ».




Donc votre rôle est plutôt juridique ? Expliquez-nous.

Cela répond à tout, j’ai avec moi Stéphane Trévisan que je suis allé chercher à Toulouse Fontaine (un petit club de la ville rose) et j’ai géré 18 ans de sa carrière. Si on rencontre des joueurs, pour les signer dans notre société, Stéphane est le meilleur argument, car il atteste « ce que m’a dit M. Canard pendant 18 ans est la vérité » ainsi, j’utilise ce message. Mon premier axiome qui est aussi un souhait, lorsque le joueur ou l’entraîneur terminera sa carrière, il se retournera et il se dira « qu’il a été au maximum de ce qu’il pouvait faire » donc n’éprouver aucun regret. Le deuxième axe, est donc de lui faire gagner de l’argent, mais surtout qu’il n’ait pas dépensé plus qu’il n’a gagné, donc éviter les situations de quasi- faillites personnelles. Une étude aux États Unis avait révélé que 70% des basketteurs pro se retrouve en faillite, et en France, on ne doit pas être loin de ça. Car le cursus est simple, à 18 ans le premier contrat, il gagne 4 fois plus que son père, il trouve une copine qui veut se marier et bien sûr sans contrat de mariage, puis le transfert dans un club plus huppé entraîne un changement d’entourage. Les filles qui gravitent autour ne voient que l’argent et le star-system, le joueur devient un homme que l’on aime pour son carnet de chèques. Ce qui entraîne un divorce avec la première femme, donc il perd la moitié de ce qu’il a gagné, puis la fin de carrière annonce le deuxième divorce. Ajouté à ça la méconnaissance de la fiscalité française, même si on essaye de les aider au maximum, car au football, on parle toujours de salaire brut, il faut enlever 15 à 20 %. L’exemple d’un joueur gagnant 200 000 euros bruts, en net, il aura 160 000 euros auxquels il faut soustraire 60/70 000, soit à l’arrivée 100 000 euros, le salaire est énorme. Il ne faut pas perdre d’esprit que les impôts ne sont pas payés l’année même, et parfois, il arrive que les joueurs oublient ça, se retrouvant à payer des sommes astronomiques sans avoir mis ce qu’il fallait de côté. Donc s’ils n’ont pas un environnement suffisamment équilibré, la carrière devient une course non plus vers une évolution sportive, mais vers une nécessairement financière. De plus, en fin de carrière lorsque celle-ci se termine, il ne faut pas oublier que l’année suivante, alors au chômage les impôts de la dernière année de carrière tombent. L’engrenage peut très vite mal tourner.

« Le problème est qu’ils (les sportifs) ne sont pas éduqués à avoir de l’argent, car il est une éducation… »

Twitter : Antonio le dozo. En raison d’un mauvais entourage Tony Vairelles aura connu les galères que se soit la prison, procès pour tentative d’assassinat, et provoquer la liquidation du club de Gueugnon. Une carrière de sang et d’or !

Comment arrivez-vous à conseiller ou éduquer les joueurs ?

Il ne faut pas rentrer dans le système d’être un « Gourou », le danger est là. Notre métier est de gérer la carrière de la meilleure des manières. Mais encore faut-il qu’en face de nous le garçon soit intelligent, je n’arrive pas toujours à détecter cette capacité. Avec une certaine forme d’harmonie, il va nous écouter, mais il faut lui laisser de la liberté. Il y a des agents gourous qui ont créé des sociétés de droits à l’image et vont partir avec l’argent de la société. Le problème est qu’ils ne sont pas éduqués à avoir de l’argent, car il est une éducation. L’argent doit être laissé au niveau de sa valeur, elle n’est que de l’essence pour faire avancer une voiture. Il ne faut pas penser que parce que vous êtes riche, et que le matin en allant aux toilettes cela va sentir la rose, ils n’ont rien compris.

Avez-vous un rôle de conseiller patrimonial ? Sur des investissements possibles.

Non, c’est trop dangereux. En cas, de bonne relation, nous pouvons les conseillers, mais seulement si le sportif le demande, mais nous ne pouvons pas choisir à leurs places. Il y a quelques agents qui mettent les joueurs en relation avec des conseillers de gestion de patrimoine gracieusement, mais tout ceci est faux. En réalité, ils se font rémunérer par le conseiller. Le risque est qu’il y ait une grande hypocrisie, il faut permettre aux garçons d’avoir des garde-fous que sont les parents, la compagne si elle est bien, et bien sûr, l’agent. Nous voulons leur faire gagner de l’argent, il faut les protéger des vendeurs de biens de luxes, je me rappelle d’un joueur de Lens qui un jour avait acheté une Porsche à un revendeur près de la frontière allemande, il a eu un accident mais il pensait que celle-ci avait 10 000 kilomètres, mais l’expertise de l’assurance révéla qu’elle en avait 100 000, la valeur n’est plus du tout la même. Il faut savoir garder les pieds sur terre. Notre travail à nous est aussi de préparer l’avenir, de faire comprendre que le foot est une première vie professionnelle à l’issue de cette passion, ce que j’espère, il aura suffisamment gagné d’argent mais aussi mis de côté pour préparer cette deuxième carrière.

« Pour jouer au football et arriver à coordonner ses jambes et sa tête il faut déjà avoir un cerveau qui fonctionne très bien, ce n’est pas donné à tout le monde… »

Faites-vous une sélection des joueurs seulement basée sur les capacités sportives ? L’intellect et l’entourage ne rentrent-ils pas en jeu ?

C’est difficile de considérer chez les jeunes de 18 ans. Ils n’ont pas suffisamment d’expérience pour assumer les dérapages médiatiques. À cet âge, on a envie de vivre, de s’éclater. Il ne faut pas oublier que les mecs dès l’âge de 14 ans sont privés, on leur demande une bonne hygiène de vie, de ne pas sortir… C’est compliqué pour eux. Il faut accepter quelques dérives liées à la jeunesse, on ne peut pas les empêcher de vouloir vivre.

Les médias ont tendance à taper sur les footballeurs qui apparaissent comme des proies faciles, de plus ils leur prêtent un rôle bien plus important que d’être de simples sportifs. Qu’en pensez-vous ?

J’ai géré la carrière de Dominique Casagrande, qui a eu une maîtrise de sport et management à Limoges. Tout comme Stéphane Trévisan, qui a passé un Master en gestion de patrimoine et qui a fini major de sa promo. Il y a beaucoup de garçons très intelligents, de toute façon pour jouer au football et arriver à coordonner ses jambes et sa tête, il faut déjà avoir un cerveau qui fonctionne très bien, ce n’est pas donné à tout le monde.

Comment détectez-vous les joueurs ?

Premièrement, nous avons la volonté de trouver la perle rare, car il est toujours intéressant d’accompagner un garçon avec un gros potentiel et de lui permettre de s’épanouir. Puis il y a le relationnel entre joueurs, bien souvent les mecs parlent entre eux et se conseillent les agents. Cependant, on ne prend pas tout le monde, un joueur qui a 28 ans et changé 8 fois d’agent, on ne souhaite pas être le 9ème puis cela prouve une grande instabilité, cela ne nous intéresse pas.

Avez-vous une limite d’âge ?

Avant nous ne prenions pas de mineurs, mais vu que nous ne sommes pas plus idiots que les autres, on accepte de prendre des joueurs avec du potentiel sous notre aile. À l’heure actuelle, nous avons une dizaine de joueurs qui ont moins de 18 ans. Il faut que le joueur ait du potentiel, nous ne gagnons pas d’argent, car c’est un travail bénévole. C’est un pari sur l’avenir.

Retrouvez la suite de cet entretien dans quelques jours…




Interview réalisée par Romain POMMIER (@Focus_Malus), le 10 janvier 2017.

Merci à Stéphane Canard pour sa disponibilité.

Crédit photo couverture : Twitter

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