Marseille la Belle Friche cinématographique

Alors que la ville, prend des allures de gigantesque plateau à ciel ouvert pour des tournages qu’ils soient français ou internationaux, les lieux de diffusion du 7ème art se font des plus rares, focus sur une exception hexagonale.

 

Il y a un an. Les rayons du soleil s’étendaient à peine sur la cité phocéenne, en cette matinée sonnant le glas du mois d’août. Et pourtant le Stade Vélodrome était déjà, le témoin massif, d’une drôle d’agitation. Ce matin là point de ballon sur la pelouse, ou de spectateurs dans les tribunes. L’emblématique arène, fut transformée l’espace d’une journée en une véritable fourmilière où se croisait des dizaines d’ouvriers charriant leurs lots de câbles, lampes, perches, et autres caméras ainsi que les habituels kilomètres de câbles permettant d’alimenter le tout. Les petites mains, laissèrent quelques heures plus tard place à l’ombre gargantuesque d’un Gérard Depardieu, incarnant le Maire d’une Marseille au bord de l’implosion politique. Il planera sur l’ensemble de l’assistance durant les trois mois du tournage de la première série Francophone du géant Américain du Web, Netflix. Cet épisode n’est pas un cas isolé, puisque Marseille fut la toile de fond de 15 séries et 17 films au cours de l’année 2015, le tout générant plus de 1000 jours cumulés1 de tournage. Mais pourtant cet amour n’est pas réciproque. On peut même parler d’anomalie dans le pays qui a consacré cette pratique en art.

Une troisième place nationale qui interpelle

Car si on exclut de parler des déserts cinématographiques que sont les arrondissements situés en dehors du triangle « Bonneveine-Canebière-Belle de Mai », regroupant 7 des 9 cinémas. Il devient impossible de masquer le famélique nombre de sièges répartis dans les différentes salles. En valeur absolue les 9 094 sièges n’ont rien d’infamant, bien au contraire, ils permettent à la cité Phocéenne de se hisser à la 3ème place nationale (voir tableau ci-dessous).

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fauteil-les-plus-peupleesToutefois, il est important de relativiser cette honorable place par les populations des deux villes devancières que sont Lille et Lyon. Ainsi la capitale économique du Nord, pourrait n’être qu’un simple quartier au regard des 855 393 habitants que comptabilise Marseille, et Lyon une seule des rives du Vieux Port.

De plus, ce constat ne devrait pas s’améliorer dans les semaines à venir. Le tribunal de commerce de Paris a été saisi, par les très nombreux créanciers de la société « Bastille Cinéma », propriétaire des cinémas Variétés et César. Ces deux institutions emblématiques, dont le sulfureux propriétaire Galeshka Moravioff s’est déclaré en cessation de paiement le 21 septembre et placés en liquidation judiciaire dernier en raison d’arriérés de plusieurs millions d’euro. Malgré la reprise, par Jean Mizrahi, cet épisode signe la fin du César, et donc 485 sièges en moins pour les Marseillais. Le traumatisme une fois passé de voir disparaître des salles faisant parties de l’histoire de la ville. Cette situation tire surtout la sonnette d’alarme sur le cruel déficit d’offre cinématographique d’une ville qui ne compte à l’heure actuelle qu’un seul, et plutôt confidentiel, cinéma « Art et Essai ».

L’ancienne capitale européenne de la culture a oublié ses cinémas

Le seul indicateur du nombre de siège ne peut donc pas être accepté sans le pondérer à la population. Puisque Marseille seconde ville de France compte 350 000 habitants de plus que Lyon, qui siège en première place hexagonale (hors paris) en termes de nombre de sièges de cinéma. Comme il ne dit rien de la véritable situation d’une ville clivée en concentrant la majorité de ses cinémas dans rayon de 2km à proximité du centre ville, privant les quartiers périphériques d’offre cinématographique. Pour mettre en lumière les carences de la capitale Provençale, il suffit de comparer le ratio du nombre de sièges disponible pour mille habitants d’une même ville.

123Et dans cette catégorie, la cité Phocéenne affiche un déficit criant. Elle se situe même à une inquiétante dernière place des villes de plus de 200 000 habitants avec 11 sièges pour 1000 personnes quand la capitale des Gaules affiche un ratio trois fois supérieur, et si on étend le spectre aux villes de plus de 100 000 habitants, Marseille se positionne à une mauvaise 4ème place, bien loin des 68 sièges pour la modeste ville de Rouen, comme le montre le graphique ci-dessous.

Le cinéma apparaît bien comme le parent pauvre d’une ville qui a pourtant développé, ces dernières années, son offre culturelle avec la construction du Mucem, la réhabilitation de la Friche la Belle de Mai ou du Palais de Longchamp, mais qui a sans doute oublier le 7ème art comme médium majeur de diffusion de la culture. Les embûches éprouvées par les projets d’EuropaCorp2 ou le site de Capelette3 , pour créer une offre qui manque cruellement à la ville, soit un multiplexe de plus de 14 salles, sont d’autant d’exemples qui expliquent cette situation inquiétante et le mauvais maillage du territoire. Ces récents échecs n’ont pas vocation à encourager les autres compagnies à investir dans une ville où faire sortir un cinéma ressemble plus à un épisode de 24 heures Chrono qu’à celui de Louis la Brocante.

[infogram id=”45de0546-a685-4aa1-84f0-c23b72d9e8cc”]Et pourtant bien des chiffres montrent que Marseille, est un terrain quasi vierge qui devrait pousser les promoteurs et diffuseurs cinématographiques, à faire sortir les salles de terre. Avec, un taux d’occupation de 18,5%, la cité Phocéenne caracole en tête des villes de plus de 200 000 habitants, elle surpasse de 3,5 points la moyenne Nationale, ce qui tend à prouver que la création de nouvelles salles serait viable. Surtout si on met en parallèle l’excellent résultat dans l’indicateur Recette Moyenne par Entrée (RME). Ainsi, les Marseillais déboursent en moyenne 7,28 euros lors de chaque entrée dans les salles obscures quand le reste des Français ne sortent que 6,42 euros de leur porte-monnaie. Conférant à Marseille la deuxième place des RME les plus élevée, derrière Nice, pour les communes de plus de 100 000 habitants.

Même si on constate un faible indice de fréquentation, avec 2,93 tickets par habitant contre 3,30 pour la moyenne National. Ce médiocre taux est à pondérer par le mauvais maillage d’une ville qui ne propose aucun écran dans les quartiers Nord, concentrant à eux seul 248 174 habitants, soit un quart de la population totale. De plus, la ville n’a pas su suivre la tendance, et les nombreux retards de livraison n’ont pas permis de mettre à disposition des Marseillais un complexe moderne de plus de 11 salles, ce qui représente une anomalie pour un si grande ville.

Marseille mérite des installations à la hauteur de l’inspiration qu’a suscitée la ville auprès des grands réalisateurs, de Verneuil à Melville en passant par Godard et Besson. Et enfin proposer une véritable offre de qualité, que se soit des cinémas « Art et Essai » dignes de ce nom, et des multiplexes moderne à l’image de ceux proposaient par Europacorp ou MK2 qui permettraient de développer ce média culturel qui éprouve les pires difficultés à se faire une place au soleil.

Romain POMMIER

 

Sources :

1 Statistiques tirées de http://opendata.regionpaca.fr/donnees/detail/statistiques-des-tournages-de-films-et-series-a-marseille.html

2 EuropaCorp, société de production de Luc Besson, a essuyé depuis 11 ans de nombreux recours et difficultés pour voir sortir de terre son projet de Cinéma ultramoderne 

3  En 2010 la ville de Marseille donné son accord pour la création d’un centre commercial, contenant un cinéma de 12 salles, mais depuis aucune pierre n’a été posé et le terrain est devenu vague à l’image du projet.

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